Évangile : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » (Mt 20, 1-16)
Matthieu 20, 1-16
Ainsi donc, Dieu embauche !… et il n’économise pas sa peine puisqu’au fil des heures il ne cesse de sortir pour inviter les chômeurs à travailler à sa vigne.
Et il n’est pas regardant quant aux dispositions de ceux qu’il interpelle. Ce qui lui importe ce ne sont pas les qualifications ni les aptitudes, mais que tous ceux et celles à qui il s’adresse soient embauchés, c’est-à-dire puissent avoir pleinement part à sa Vie, afin de ne pas demeurer des marginaux, inutiles pour les autres, et surtout dévalorisés vis-à-vis d’eux-mêmes.
Mais, attention, ne faisons pas de cette parabole une lecture sociologique qui serait d’ailleurs totalement anachronique ! Pour bien comprendre son sens et la portée de son enseignement, il nous faut la replacer dans le contexte de l’Évangile de saint Matthieu.
Il est alors intéressant de noter que le texte qui précède immédiatement notre parabole (et qui lui est d’ailleurs lié) est celui du jeune homme riche interpellant Jésus : « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » Traduisons : Qu’est-ce que je dois faire pour être reconnu et valorisé aux yeux de Dieu, comme à mes propres yeux et à ceux des autres… et gagner ainsi beaucoup de mérites ? Jésus prend alors le contre-pied de cette logique du « toujours plus » en affirmant : « Si tu veux être parfait (c’est-à-dire : si tu veux plaire à Dieu en accomplissant sa volonté)), ne cherche pas à acquérir davantage, même pour la bonne cause ! « Va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis, viens, suis-moi. » En d’autres termes : nous ne pouvons accueillir Dieu et nous rendre disponibles à sa volonté qu’en nous vidant de nous-mêmes, ou, pour reprendre le langage de l’Évangile, en renonçant à nous-mêmes… pour donner la première place à Dieu. Et Jésus de conclure : « Beaucoup de premiers seront derniers, beaucoup de derniers seront premiers. » Affirmation que Jésus reprendra en finale de notre parabole des ouvriers de la vigne et qui montre bien qu’on ne peut séparer les deux textes.
Nous voici, Frères et Sœurs, au cœur du message évangélique et de sa logique si déconcertante. Jésus renverse toutes nos catégories et notre échelle des valeurs. Là où le judaïsme insiste sur les commandements à accomplir pour plaire à Dieu, et à l’encontre de notre société qui ne cesse de nous faire miroiter les séductions de la richesse, du pouvoir et du savoir, Jésus proclame les Béatitudes : « Heureux les pauvres ; Heureux ceux qui pleurent ; Heureux, les affamés et assoiffés de justice ; Heureux, ceux qui sont persécutés pour la justice ! » Heureux, pourquoi ? « Car le Royaume des cieux est à eux. » C’est-à-dire : leurs manques et leurs handicaps les ouvrent à la présence de Dieu et leur permettent de trouver auprès de Dieu, la vraie richesse, le seul vrai bonheur.
C’est bien cela que Jésus veut nous faire comprendre en mettant en scène les ouvriers embauchés en fin de journée qui sont payés tout autant que ceux qui ont enduré le poids du jour et la chaleur. En d’autres termes Jésus nous dit : Ne vous focalisez pas sur la question du salaire des ouvriers, mais bien plutôt sur l’attitude de Dieu, mon Père et votre Père qui n’a d’autre désir que de nous combler tous (et chacun personnellement) de sa présence bienheureuse et vivifiante. Pour notre Dieu, ce qui importe, ce n’est pas d’abord ce que nous faisons, mais ce que nous sommes pour Lui. Oui, nous avons tous pour Lui, que nous appelons « Notre Père », une valeur infinie. Même les plus misérables – et surtout ceux que la société méprise et marginalise. C’est cela que nous affirmons quand nous disons que Dieu est Amour. Un amour sans limite, sans exclusive, sans repentance qui ne cherche qu’à se donner.
Alors les mots du prophète Isaïe, entendus dans la première lecture, prennent ici toute leur force : « Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver ; invoquez-le tant qu’il est proche. »
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