Ce dimanche nous avons eu une messe commune à la paroisse et à la communauté d’Acey suite à la fête de Saint Bernard, c’est notre curé, Patrick Gorce qui a prêché l’homélie.
Puisque c’est la première fois que notre communauté paroissiale vous rejoint depuis que j’en suis le curé, qu’il me soit permis, bien chers Frères de l’abbaye Notre-Dame d’Acey, de vous remercier, au nom de notre paroisse. Bien sûr ce « merci » a le parfum savoureux de l’action de grâce ! Action de grâce pour votre présence multiséculaire dans notre région.
Présence de prière et d’intercession. Comme le disait magnifiquement votre frère Thomas Merton : « Les moines doivent être comme les arbres qui existent silencieusement dans l’obscurité, et qui, par leur présence vitale, purifient l’air. » Mystérieusement et réellement, votre intercession, chers Frères, purifie l’air de notre monde si pollué.
Présence d’accueil et d’écoute aussi pour nous accompagner vers les profondeurs et les sommets de la rencontre avec Dieu, à la lumière de sa Parole.
Présence de fraternité enfin, précieuse étoile dans notre monde si obscurci par l’individualisme.
Et puis, chers Frères, l’enracinement de votre vocation résonne particulièrement avec l’exigence qui imprègne le passage de l’évangile que nous venons d’écouter, exigence qui, en fait, nous concerne tous.
À première vue, cet évangile pourrait décrire un véritable cauchemar. Imaginez : vous vous lez accéder à un festin grandiose mais vous vous retrouvez devant une porte étroite et qui, en plus, finalement se ferme. Voilà de quoi angoisser… Voilà qui d’ailleurs vient contrarier la chanson bien connue « on ira tous au paradis »…
On pose donc la question à Jésus : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui peuvent être sauvés ? » Jésus ne va pas répondre à la question : Jésus ne donne pas de chiffre. Jésus parle d’une porte étroite, comme il le fait d’ailleurs dans le sermon sur la montagne dans l’évangile selon St Matthieu : « Entrez par la porte étroite. Elle est grande, la porte, il est large, le chemin qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux, ceux qui s’y engagent. Mais elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent. »
À Bethléem, lorsque l’on veut entrer dans la basilique de la Nativité, il faut passer par une porte étroite, il faut se baisser pour passer. On l’appelle la porte de l’humilité. Elle nous rappelle que Jésus, le Fils de Dieu, est entré dans le monde par une porte étroite, la porte de l’humilité.
Et pour entrer au festin du Paradis, il nous faut donc revêtir l’humilité de Dieu, cette humilité même avec laquelle il continue à se révéler et à se donner à nous dans la fragilité, l’humilité saisissante du pain et du vin eucharistiques.
Pour entrer au festin du Paradis, il nous faut revêtir l’humilité qui nous fait accueillir ce festin éternel – cette communion avec Dieu – non pas comme un dû, un droit, un mérite mais comme un don, un cadeau gratuit.
Pour entrer au festin du Paradis, il nous faut revêtir l’humilité qui permet la conversion. Il ne suffit pas d’avoir été présents à table avec Jésus ou lorsqu’il enseigne. Une simple présence, un acte de présence n’engage pas, ne nous permet pas de connaître Jésus qui dit alors : « Je ne sais pas d’où vous êtes. »
La conversion, c’est nous laisser transformer par cette présence de Jésus qui nous enseigne et nous nourrit. C’est, quotidiennement, au souffle de l’Esprit Saint, nous laisser transformer par l’amour de Dieu, transformation qui produit en nous l’humilité pour servir, pardonner, accueillir, rassurer, assouplir, adoucir, accepter de recevoir, et renoncer à notre volonté d’autosuffisance.
Frères et sœurs, l’humilité est une diététique du cœur. Elle permet la conversion qui fait fondre nos bourrelets d’orgueil et nous permet ainsi de pouvoir passer la porte étroite !
Nos étroitesses intellectuelles et spirituelles nous enferment dans l’idolâtrie et nous affadissent. Au contraire, l’étroitesse de la porte du salut ouvre notre cœur à une liberté et à une joie sans fin, à la justice et à la vie en abondance.
Oui, la conversion ouvre à l’intimité lumineuse avec Dieu, au festin de la communion avec Lui et nos frères et sœurs transformés, transfigurés eux aussi par la grâce de l’amour de Dieu.
A la suite de saint Bernard et de tant de saints et de croyants d’hier et d’aujourd’hui, accueillons l’appel pressant de Jésus à la conversion. La conversion qui est en fait une radicalisation ! Entendez bien ce mot au sens étymologique, c’est-à-dire un enracinement (radix en latin signifie racine). La conversion, la radicalisation chrétienne n’est pas violence ni endoctrinement, et encore moins un endurcissement. Non. La conversion, la radicalisation chrétienne est un enracinement dans l’humus, l’humilité à la suite de Jésus, un humus humidifié par l’eau de l’Esprit Saint, l’eau de notre baptême. Cet enracinement nous permet d’être stables et de fleurir et porter des fruits savoureux.
Oui, frères et sœurs, radicalisons-nous, c’est-à-dire ayons bien les racines de toute notre vie en Dieu et non pas dans telle ou telle idolâtrie relationnelle, matérielle ou idéologique ou dans l’excès de divertissements. Être radicalisé en Dieu, c’est avoir ses racines dans ce qui donne un vrai sens à tout, dans ce qui illumine tout de façon juste et authentique, tout : nos relations, le matériel, l’intelligence, etc…
Radicalisons-nous, enracinons-nous dans l’amour de Dieu !
Certes, cette conversion demande de renoncer à beaucoup de choses qui nous empêchent de passer par la porte étroite. Et ce renoncement est difficile parce que nous résistons à passer d’une logique mondaine à la logique du cœur.
Alors écoutons simplement saint Bernard : « ceux qui aimeront [Dieu] trouveront dans cet amour-même la plénitude de la joie ».
Chers frères et sœurs, la porte étroite ouvre à la plénitude de la joie et de la vie, comme de belles racines déploient un bel arbre – l’arbre du psaume 1er – qui s’élève solidement vers le Ciel et réjouit le cœur de beaucoup. Amen.
père Patrick Gorce 24.08.2025
