Homélie du 01/02/2026, 4e dimanche ordinaire année A par Mgr Robert Le Gall archevêque émérite de Toulouse.

Mgr Robert Le Gall nous a prêché notre retraite annuel et a présidé la messe du 4e dimanche ordinaire de l’année A ainsi que la messe de la Fête de la présentation du Seigneur au temple le lendemain. Au cour de ces célébrations il a prononcé les homélies suivantes

Homélie sur les Béatitudes:


Au début de cette retraite annuelle, mes chers frères moines, nous avons évoqué les
Béatitudes en les entendant comme une gamme de huit notes, gamme chantée par Jésus
lui-même au tout début de son Sermon inaugural sur la montagne, gamme qui donne le ton
à tous ceux qui chantent les Psaumes, puisque le premier d’entre eux commence par le mot
Heureux, et que les huit Béatitudes sont introduites par ce même mot Heureux.
C’est donc la gamme du bonheur évangélique, gamme paradoxale qui module en
mineur, puisque Jésus chante la joie étonnante qui vient de la pauvreté de cœur, de la douceur
et des larmes, dans une lutte pour la justice ; mais la note dominante de cette gamme est la
miséricorde : ceux qui ont un cœur de pauvre, en effet, sont capables de pencher leur cœur
sur la misère des autres, d’où le mot « miséricorde ». La note « pureté » qui suit n’est juste, au
sens musical du terme, que si elle s’appuie sur la miséricorde ; ainsi pouvons-nous monter
à la sensible – qui est la 7e note avant l’octave – qui veut faire de nous des artisans de paix,
et l’octave rejoint le cri des persécutés, qui est un cri d’espérance.
Dans notre vie, chers frères et sœurs, nous avons tous à entendre cette gamme qui
irrite nos oreilles et qui nous paraît sonner faux. Nous avons à l’entendre, mais aussi à la
reprendre, ce qui nous arrive tôt ou tard dans nos existences, car, un jour ou l’autre, nous
sentons notre pauvreté, nos limites et celles des autres ; des événements, des épreuves et
des deuils s’échelonnent au long de nos années ; nous souffrons de l’injustice. Tout cela
nous arrache des larmes, mais demandons au Seigneur de miséricorde, de ne jamais nous
durcir ou de nous aigrir : c’est sa grâce qui nous donne un cœur de pauvre et qui nous fait
pleurer avec douceur, pour devenir nous-mêmes des hommes et des femmes de
miséricorde, justes dans leur comportement et capables de répandre la paix autour d’eux.
Quand nous entendons toutes ces notes évangéliques dissonantes, dans le contexte
de notre vie monastique selon la Règle de saint Benoît, nous percevons qu’elles nous aident
à entrer dans les exigences et la beauté de notre grâce propre. La pauvreté de cœur est pour
nous la note de base, puisque dès le Prologue de sa Règle, saint Benoît nous invite à « tendre
l’oreille de notre cœur » et à renoncer à notre volonté propre pour vivre selon l’obéissance,
comme Jésus qui a été obéissant jusqu’à la mort et la mort sur la Croix, comme le chante
l’hymne de la lettre de saint Paul aux Philippiens. Quand nous faisons profession, nous
savons que nous n’avons même plus « la libre disposition de notre propre corps ». Cette
pauvreté n’est pas une misère ; elle est un choix que Dieu nous inspire et qu’il nous fait
aimer de cœur, pour ressentir la liberté d’être à lui pleinement.
Dans le chapitre sur le Père Abbé, qui est le 2e de sa Règle, saint Benoît fait le portrait
des moines qui font la joie du Père qui est aux cieux et du Père Abbé, en lui recommandant
d’exhorter « les obéissants, les doux et les patients à faire de mieux en mieux » : trois vertus
qui sont d’abord celles de Jésus, « doux et humble de cœur », obéissant à son Père jusqu’à
l’insondable patience de sa Passion, tout cela par amour et de son Père et de nous.
Quant aux larmes, elles font partie du climat de la prière intime des moines. Saint
Benoît y revient plusieurs fois pour la caractériser. « Sachons-le, écrit-il dans le chapitre sur
le respect dans la prière, ce n’est pas dans un flot de paroles, mais dans la pureté du cœur
et les larmes de la componction que nous serons exaucés » (ch. 20). Pendant le Carême,
nous sommes invités à donner plus de temps « à la prière avec larmes, à la lecture et à la
componction du cœur » (ch. 49). Et quand il s’agit de l’église du monastère, la consigne est
la suivante : « Si un frère veut prier à part soi – ce qui est l’oraison personnelle – qu’il entre
simplement et prie, non à haute voix, mais avec larmes et application du cœur » (ch. 52).
Les larmes monastiques sont imprégnées de douceur et sont liées à cette « pureté du
cœur » qui, dans le langage des premiers moines d’Égypte, désigne l’union à Dieu dans une
humble et permanente adhésion de l’âme à lui, quoi que l’on fasse. Si le moine est fidèle à
ce contact de cœur avec le Dieu qui le cherche et qu’il cherche, il deviendra vite un homme
de paix, de cette paix dont parle saint Paul, encore dans sa lettre aux Philippiens : « Que la
paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer, garde votre cœur et votre intelligence
dans le Christ Jésus » (4, 7). Une paix que les hôtes et les visiteurs de nos monastères
ressentent presque physiquement quand ils nous rejoignent pour un office ou pour un
séjour.
Dans la gamme des Béatitudes, Jésus fait son propre portrait, mais il dessine aussi
celui de chacun de ses disciples, de chacun des baptisés. Il faut du temps pour que nous lui
ressemblions, de la souffrance, de la patience, mais les recommandations de saint Benoît
dans sa Règle, notamment dans le chapitre sur l’humilité, nous donnent une justesse
d’oreille et de cœur, pour laisser l’Esprit Saint chanter en nous le bonheur étonnant des
Béatitudes. Amen.

Homélie du 02/02/2026, Fête de la présentation du Seigneur par Mgr Robert Le Gall archevêque émérite de Toulouse.

« Qu’il entre le roi de gloire ! » Nous avons répété avec le Psaume 23 ces paroles
d’acclamation, alors que nous célébrons l’entrée dans le Temple d’un roi bien humble,
« pauvre et petit », comme ce peuple dont nous parlait le prophète Sophonie à la messe,
hier dimanche.
Cette discrète intronisation du petit roi de gloire trouvera sa pleine manifestation sur
le « trône de la grâce » (He 4, 17) qu’est la Croix, où Jésus glorifiera son Père et où son Père
lui rendra cette Gloire.
Pour l’instant, c’est l’Esprit qui est à l’œuvre, qui est nommé trois et quatre fois en
deux phrases, comme nous venons de l’entendre : le vieillard Syméon « était un homme
juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait
reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le
Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple » (Lc 2, 25-27).
Nous voici vraiment au terme du cycle de la Nativité en cette résurgence qu’est la
fête de la Présentation du Seigneur au Temple, et nous sommes invités à le vivre de façon
tout intérieure, toute spirituelle : c’est en effet l’Esprit Saint qui est ici actif, trois fois, au
moment où, pour la première fois le Fils vient « chez son Père », lui qui ne cesse de lui dire
Abba dans l’Esprit Saint. En cet avènement discret, où s’accomplissent déjà les oracles du
prophète Isaïe, le Saint-Esprit paraît une quatrième fois dans ces deux phrases ; c’est même
la première mention qui est faite de lui quand saint Luc écrit de Syméon qu’il « attendait la
Consolation d’Israël » (Lc 2, 25), avec un grand C.
En effet, c’est Dieu qui console son peuple, comme le chante précisément « le livre
de la Consolation » à partir du chapitre 40 d’Isaïe : « Consolez, consolez mon peuple, dit
votre Dieu, parlez au cœur de Jérusalem » (40, 1-2). Et remontent à nos oreilles les
modulations du ténor dans le Messie de Hændel. Qui est ce Consolateur ? Le Veni, Creator
nous le fait saluer de cette appellation touchante : Consolator optime, « Ô toi, le meilleur
Consolateur ». L’Esprit Saint est bien au cœur de ce mystère de la première rencontre au
Temple, « l’Hypapante » en grec. Ne le laissons pas passer !


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