Homélie du lundi 2 novembre 2026, Commémoration des défunts par Père Bernard

                                                                            

                   Agathe et Michel sont deux jeunes mariés. Il se trouve qu’ils habitent tout prés d’un cimetière. Un soir d’octobre, Agathe regardait, du balcon de la salle à manger, ce mystérieux domaine étendu sous le ciel pâle. Tant de paix sous les étoiles sereines ! Est-il possible, se disait-elle, que tout soit fini là, que tout soit vraiment consommé, anéanti, supprimé ? Ou bien tout ce peuple des morts n’est-il pas là qui veille, connaissant tout désormais, libéré de tout et attendant… attendant quoi ? Faudrait-il donc finir pour comprendre, pour savoir enfin ? Alors, à quoi bon continuer ? Que signifie notre vie ? S’il est mauvais de vivre, pourquoi vivons-nous ? S’il est bon de vivre, pourquoi mourons-nous ? Et si tout était vraiment à jamais fini pour ceux qui sont là dans ce cimetière? Si pour nous tout devait sombrer aussi définitivement ? A quoi bon vivre alors, si ce n’est pas pour durer ? Il n’est pas possible que nous mourions, je ne peux pas cesser d’exister, je ne veux pas que Michel… Michel – C’est un cri affreux de tout son être – elle se serre si violemment contre lui qu’il la regarde effrayé. « Qu’est-ce que tu as, mon amour ? ». « Michel, dit-elle suppliante, je ne veux pas que tu meures ! »

                   Oui, c’est ici la grande peur qu’aucun amour ne saurait apaiser, la menace inconnue mais inéluctable. Agathe et Michel sont agrippés l’un à l’autre au-dessus de l’obscurité mouvante, comme deux petits enfants abandonnés sur un toit, qui écoutent dans la nuit monter l’inondation. Mais le flot s’arrêtera-t-il ? La menace de la mort insoutenable, qu’ils n’avaient jusqu’alors qu’entrevue dans le lointain le plus reculé, se dresse tout à coup devant eux, comme une bête prête à bondir, et l’effroi leur paralyse le cœur. Leur amour qui est tout leur être, si beau, si difficile, si grand et chaque jour grandissant, à la minute, il peut être tranché en deux ; la mort, sans avertissement, peut remplacer la vie ! Notre amour, à quoi aura-t-il servi ? Où est le sens de tout cela ? Qu’est-ce que l’amour s’il faut mourir ?

                   Qui ne connaît cette stupeur glacée, ce désarroi proche de la folie, cet effrayant silence, ou bien ce cri de bête qui nous nivelle tous au rang de la peur ou de l’absurde quand la mort est passée ? Elle est entrée sans frapper, bouleversant tous les décors où c’était si bon de vivre. Un être chéri est mort. Voilà l’absurde : la rupture brutale d’un destin, l’anéantissement des possibles, le chagrin, le déchirement de la tendresse, le vieillissement soudain, l’angoisse et le vertige de continuer sans lui désormais. Il y a un instinct profond qui, en chacun, parle de la mort comme illégitime. La mort est un mystère. Si la mort nous paraît si absurde, c’est qu’en nous, en chacun est inscrit, au plus profond, un désir d’une puissance incroyable : je vis donc je dois durer. Être, c’est devenir : c’est donc essentiellement continuer. Ce qui a été, ce qui est ne peut plus, par définition, basculer dans le non-être. Mon corps s’écroule, mais je continue. Qu’est-ce donc en moi qui veut durer contre l’évidence de la mort ?

                   Je me souviens d’une conversation sur la mort avec un incroyant. Sa femme et lui s’étaient promis de ne pas assister au dernier instant de l’autre, mais de se retirer quoi qu’il pût en coûter, pour ne garder de l’être chéri que le souvenir de la vie, l’éclat du regard, le merveilleux sourire. Il m’apparaissait ici, à travers cette confidence, ce que nous croyons chacun : c’est l’amour qui veut vivre, qui veut survivre. Oui, c’est l’amour qui va, qui veut et qui doit durer au-delà de la mort. Certitude de la mort et intuition de la durée se heurtent sans cesse en chacun. Cet appel puissant à durer ne viendrait-il pas de ma Foi en la Résurrection ? Et bien non, car la Foi en la Résurrection ne relève pas de mes instincts ni du raisonnement, ni d’une éducation, ni d’une culture théologique. Je défie tout bon chrétien d’affronter, jusqu’à ses ultimes frontières, le mystère de sa propre mort et d’être rassuré par ce qu’on lui a appris de la résurrection. Ma Foi en la Résurrection ne me rassure pas. Elle me libère. C’est tout autre chose. Ma mort n’est plus destin, elle est Liberté. Ma Foi en la Résurrection assume humblement toute la détresse de la mort. Elle est le fruit d’une infinie tendresse où la relation de l’Homme à Dieu atteint son point culminant : notre Dieu est le Dieu des vivants. Il est vivant. Il est la Vie. Je suis inséminé de divin, et ma passion de vivre si pure et si tourmentée, cernée d’inquiétudes, sans cesse rongée par la hantise de la mort, ma passion de vivre, grand flot bondissant où la tendresse et la joie si enivrée d’infini parce que j’ai levé les yeux et que j’ai rencontré le visage transfiguré de Jésus Ressuscité.

                   « Notre Dieu est le Dieu des vivants ». Voilà en une phrase le panorama de la Révélation : la vérité de Dieu et le destin de l’Homme. Il faut s’enfouir dans cette parole, s’y perdre sans condition et savoir que tout ce qui nous fait peur est vaincu. Même si notre temps de ténèbres s’acharne à détruire l’Espérance, même si le monde cerné par le malheur ne connaît plus que violence et massacre, le cri des opprimés sous la torture, la longue plainte des peuples affamés. Même si notre société sans regard sécrète la solitude et l’indifférence, même si pour tant d’entre nous l’échec et le chagrin, l’amour blessé ou l’amour impossible, l’injustice insolente ont creusé ces visages de l’attente que nul ne peut rejoindre, l’enfant malade et le vieillard abandonné, même si tout nous dit qu’il ne vaut pas de vivre, voici que la Parole de Jésus descend dans nos consciences en ce point de nous-mêmes où c’est l’Amour qui veille, l’Amour qui est déjà connaissance de soi, de ce qui est et de ce qui peut être. « Dieu n’est pas le Dieu des morts mais le Dieu des vivants », Parole qui relève tous les fronts lourds, qui dissout tous les cauchemars des consciences prisonnières et crève les abcès de l’âme pour contempler le Dieu créateur. Tout Homme qui se débat dans la chair et le sang, tout Homme et son Amour cerné d’inquiétudes et frémissant d’espérance, tout Homme avec son chant, avec son cri, avec son poème ou bien son désespoir, tout Homme est profilé pour la vie par un Dieu créateur qui se nierait Lui-même si la création, Sa création, l’Homme et le monde et la Vie n’étaient qu’œuvre provisoire, décevante, contradictoire et livrée à la destruction. Dire cela, c’est affirmer qu’au-delà de toutes les pulsions de mort, dont nous sommes chaque jour les témoins désarmés, le monde où nous tentons de vivre est traversé par le souffle créateur et que notre Dieu, s’Il est le Dieu des vivants, ne cesse de veiller attentif et discret comme l’Amour, sur le déroulement de l’Histoire des vivants à travers le chemin de la Liberté. Laissons-nous saisir, ivres de Liberté, par cette rafale du souffle divin dans l’humain. C’est la plongée de Dieu dans l’Homme et la puissante remontée de l’Homme en Dieu, cet invincible courant, lame de fond qui l’aspire à la suite de Jésus ressuscité vers son destin éternel où il explose en plénitude : « Mort où est ta victoire ».

                   Dans l’Eucharistie l’Homme puise sa vie dans celle du Christ. Dans l’unité du Corps et du Sang, plus rien ne nous sépare de rien ni de personne. Plus rien ne peut nous faire peur. Nous connaissons l’amour que Dieu a pour nous. Désormais tout a un sens. Toi, et toi encore, tu as un sens. Tu ne mourras pas. Ceux que tu aimes, même si tu les crois morts, ne mourront pas. Ce qui est beau et vivant et jusqu’au dernier brin d’herbe, jusqu’à cet instant fugitif où tu as senti tes veines pleines d’existence, tout sera vivant et à jamais. Même la souffrance, même la mort deviennent les chemins de la vie. Tout est déjà vivant. Parce que le Christ est ressuscité. Il existe ici-bas un lieu où il n’y a plus de séparation, où il y a seulement le grand amour, la grande joie. Et ce lieu, c’est l’Eucharistie. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la Vie Éternelle et moi, je le ressusciterai au dernier jour » nous dit Jésus. Les seules Paroles au monde qui changent tout.


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