* Ben Sirac 39, 6-10 *** Philip. 3, 17 à 4,1 *** Matthieu 5, 13-16
Une légende raconte qu’un photographe voulut, un jour, prendre en photo la cour céleste avec tous ses saints. Il s’aperçut alors que les saints sont comme des enfants qui ne tiennent pas en place. « Restez donc tranquilles une seconde, leur dit-il, je vais vous prendre en photo ». Mais le temps de presser le bouton, l’un a bougé, l’autre tourne le dos, le troisième fait la grimace. Ainsi ne trouve-t-on pas toujours sur la photo le visage du saint qu’on voulait y retenir. Heureusement, cette photo, même floue, mal cadrée, donne à rêver et nous incite à nous mettre à l’affût des visages, à les saisir dans leur élan, dans leur lumière et leur beauté, le temps d’un déclic, d’un éclair.
Si vous voulez voir sur cette photo saint Bernard que nous honorons en ce jour, il faut le chercher à l’ombre de la main du Seigneur car c’est là qu’il est caché. Avez-vous remarqué le feu de son regard ? Regard tourné vers l’intérieur, absorbé par le dedans, là où ça se murmure en lui. Ce qui monte à ses lèvres, il ne cesse de le recevoir, de l’accueillir et de le déchiffrer en suivant le rigoureux chemin des attentions du cœur. Si on y regarde de plus près, on voit son âme à fleur de visage et on devine la pudeur excessive de ceux qui savent leur blessure ouverte à jamais. C’est bien cela. Un soir, on ne sait plus lequel, sans doute un soir d’hiver, alors qu’il écoutait tous les silences, Bernard fut blessé par la misère de ses frères en humanité. Il décida de la porter comme un levain. Il se leva donc et chercha la porte étroite pour approcher son Bien-Aimé plus loin. Après avoir traversé bien des déserts et après avoir renoncé à bien des mots pour écouter les mots-silences de l’Au-delà de tout, cette fragile créature aux soupirs délicats et aux élans impatients comprit que ceux qui savent leur blessure ouverte à jamais n’ont besoin d’autre chose que d’être ensevelis de compassion dans la lumière et la chaleur d’un regard peuplé d’éternité. C’est alors que Bernard décida de devenir moine pour que change le monde.
Avez-vous déjà songé à ce que l’Humanité perdrait de sa richesse et de son rayonnement en se voyant privée des témoins dont le cœur s’est généreusement vidé au service de la lumière et de la vérité ? Et avez-vous perçu les aspects les plus flamboyants de Saint Bernard qui nous interpelle en ce jour par son message?
Il y a si longtemps déjà, cela remonte à neuf siècles, qu’il invite ses frères en humanité à être à l’écoute de toute la densité de leur mystère. Seuls sont en mesure de voir les yeux qui, volontiers, se ferment pour mieux contempler la sagesse de Dieu qui s’attarde à notre porte pour découvrir en nous le trop plein de sa miséricorde. Bernard nous éduque à son admirable secret : la gestation de notre être de gloire ne peut s’accomplir que dans la bouleversante étreinte de la Miséricorde et du pécheur. Oui, il est des êtres chez qui la grâce a déversé toute la densité de son mystère. Ils ont comme la bouleversante vérité, celle de saisir que l’essentiel du combat était de demeurer là, saisi d’étonnement, captif de la longue et paisible écoute de la Parole de Dieu. Telle était Marie assise aux pieds du Seigneur, tel était Bernard dans son monastère de Clairvaux. Ces êtres, dans leur écoute, sont profondément unis à tous les hommes. Témoins de Dieu, de sa réalité et de sa présence, ils sont les artères qui, silencieuses et cachées, transfusent sans cesse le sang vivifiant dans tous les organes pour tous ceux qui cherchent Dieu et ceux que Dieu cherche. Immobiles aux pieds du Seigneur, jour après jour, nuit après nuit, ils font silence, ils écoutent le mouvement du silence. Aimer, c’est aussi peser le silence du regards. Et ce silence leur donne la mesure de l’amour. « La mesure d’aimer Dieu, c’est d’aimer sans mesure » disait joliment Saint Bernard. Et nous y voilà ! Tous les saints sont les saints de la charité. Elle est leur mère à tous, leur épouse à tous. La charité du Christ les presse. Elle les presse tant qu’ils ne peuvent plus regarder le monde comme auparavant. Comment Bernard reçut-il participation d’une telle grâce, où vient-elle le chercher ? Dans son étude assidue de la Parole de Dieu. Il n’était pas le contemplatif qui oublie le monde pour mieux être moine. Bernard étudiait et scrutait la Parole de Dieu. Il avait hérité d’une belle intelligence. Il était ardent à chercher Dieu et long dans la prière. Or rien de tout cela ne lui avait ôté la faculté de communier avec les hommes de son temps. Clairvaux était à l’image de sa charité : on y étudiait, on y vivait dans la solitude, le silence, la vie fraternelle et la prière, mais il était impossible d’y devenir incapable de rester en communion avec les hommes, surtout avec les plus pauvres. C’est vrai, la charité est attentive aux détresses de l’heure présente parce qu’elle les regarde avec le cœur éternel de Dieu. Avec une aisance inouïe, Bernard accomplit des œuvres qui semblent aux autres des gageures inconciliables. Sa charité portait secours en tout lieu où on l’appelait pour régler des conflits, rétablir la paix, ramener dans la voie du Seigneur ceux qui s’égarent, prêcher pour annoncer la Bonne Nouvelle. Aucune tergiversation de sa part comme pour nous autres ; nous discutons, nous suons, nous compliquons à plaisir nos situations en les problématisant sans arrêt. Si nous nous donnons à Dieu, serons-nous assez donnés à nos frères ? Si nous prenons le temps de parler à Dieu, aurons-nous encore celui d’être avec nos frères ? Dans notre jargon nous prétextons des tensions , des conflits, entre la quête de Dieu et le secours porté aux frères, entre la livraison à Dieu et notre livraison aux hommes, entre les exigences de l’appel contemplatif et les urgences du salut du monde. C’est pourquoi notre vie, notre charité, ne sont souvent que des bredouillements plus ou moins distincts. Bernard accomplit le premier commandement et le second qui lui est semblable tout d’un trait. Et voilà tout. Comme c’est difficile, mais comme c’est simple. Ainsi la charité de Bernard le conduisit à intervenir dans les affaires de son temps. Il usera ses forces, sa voix, son cœur, à obtenir que tout homme croie au Dieu d’amour.
Le dernier voyage de Bernard l’amena à Metz. Sa charité réconcilia l’évêque de la Cité avec le Duc de Lorraine. Alors qu’il quittait la ville en franchissant la porte Saint Thiébaud, un enfant surprit Bernard en train de pleurer. Il s’approcha de lui et demanda à brûle-pourpoint : » Bernard, dis-moi, pourquoi tu pleures ? » et Bernard répondit : » Ce ne sont pas des pleurs, mais des larmes d’étoiles. Ce n’est rien. C’est l’Amour qui brûle mes yeux sales ; ils ont tant vu de haine, d’orgueil insoutenable, croisés tant de regards perdus, inconsolables. Ce ne sont pas des pleurs, ce ne sont pas des larmes, c’est le miel de mon cœur, la sueur de mon âme… » Et l’enfant renchérit : » Bernard, dis-moi, pourquoi tu pleures ? C’est parce que tu es moine ? Bernard, dis-moi, c’est quoi un moine ? » Et Bernard répliqua : ce n’est qu’un voyageur qui s’arrête en silence sans bousculer les fleurs, il s’arrête en silence ; ce n’est qu’un voyageur, un homme sans histoire, qui donne l’eau de ses yeux aux passants pour qu’ils boivent… »
Au cœur de la Cité Nouvelle, la voix de Bernard résonne pour nous :
» ouvrez vos cœurs au souffle de Dieu, dépouillez-vous, suivez la voie qu’à tracée l’Amour “.
Quand le moine se retire derrière la porte fermée de sa cellule pour prier, son influence sur ceux du dehors atteint son apogée. Quand il habitera avec lui-même, la lumière émergera du coeur des autres. Quand il consentira à avancer dans la nuit, le visage des pauvres s’illuminera. Oui, plus le moine se perd en Dieu, plus il est attentif à ceux qui l’entourent. Plus Dieu lui suffit, plus la présence des autres lui devient indispensable. Plus il est rassasié de la surabondance de Dieu, plus la proximité des autres lui est nécessaire. Plus il est réconcilié avec lui-même, plus l’univers se voit arraché à la haine et à la violence. Plus son intérieur ressemble à celui d’un enfant, plus il fait preuve de maturité. Plus, étant tout à Dieu, il se détourne de l’accidentel, plus il manifeste de respect pour les choses infimes ; c’est ainsi qu’il accomplit toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires, comme ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main avec le plus grand soin et l’attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d’ailleurs, il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent.
