Sagesse 18, 6-9 * Hébreux 11, 8-19 * Luc 32-48
Le maître mot de l’Evangile de ce jour est : « veillez, c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’Homme. viendra ».
Il faut veiller. Autour de nous, c’est la nuit. Le monde peut s’endormir, lassé par le malheur, le veilleur est debout ; il fait confiance à l’aurore. Le veilleur a confiance au nom des autres. Et quand la nuit se lève et que le ciel se met à flamboyer là-bas vers l’Orient, quand le veilleur se dresse tout droit pour contempler l’aurore, le monde apprend qu’il est sauvé. Il peut surgir de son sommeil, il peut surgir de la mort, car le soleil vient d’exploser sur toutes nos nuits comme un rire joyeux sur toutes nos peurs.
Oui, veiller fait de nous des hommes de combat. Avec tout ce que suppose le combat : des échecs, des victoires, des grands élans généreux, d’immenses lassitudes, tantôt des cris de joie et tantôt des sanglots. Le chef-d’oeuvre ici c’est de durer. Oui, durer jusqu’à ce jour merveilleux, celui de la Résurrection, où devant le monde nouveau qui s’offrira à nous, devant notre propre mort vaincue, nous découvrirons ensemble la plénitude de l’Amour et de la Vérité de Dieu.
Savez-vous que cette abbatiale est habitée par des veilleurs ? Parmi eux se trouve un veilleur au long cours. En effet, frère Pierre, notre doyen de 102 ans totalise 82 ans de vie monastique et voilà qu’en ce jour, il est mis à l’honneur car il fête son jubilé sacerdotal d’albâtre. Oui, il a été ordonné prêtre il y a 75 ans de cela, le 10 août 1950. Dans l’Ordre Cistercien, c’est une première mondiale. Le Pape Léon, en l’apprenant, fut bouche-bée, et gratifia notre frère si aimé d’une bénédiction papale toute spéciale. Le jour de ses 100 ans, je demandais à frère Pierre s’il avait des projets d’avenir. Il me répondit que « oui ». « Lesquels » lui demandais-je ? « Je désire, me confia-t-il, entrer dans l’école maternelle de la mort et gravir tous les échelons de l’échelle de l’Humilité pour parvenir à l’Au-delà et prendre place à la table du maître qui me servira la ceinture autour des reins ». Et Bingo! Nous voilà en plein dans l’Evangile de ce jour !
Je vous entends me dire : « Parlez-nous de ces veilleurs qui habitent cette abbatiale afin que nous aussi, nous ayons part, avec eux et frère Pierre, à ce banquet où le Maître de maison nous servira. Alors écoutez :
l’abbatiale est habitée par des veilleurs qui sont appelés à demeurer à l’ombre de celui qui les aime et qui sont brûlés par sa présence, devenus mendiants de l’Esprit pour que leur propre obscurité et celle du monde soient illuminées. Ils prennent l’eau des fleuves dans le creux de leurs mains pour donner à leurs frères l’avant-goût d’une fraîcheur insensée, d’une ondée d’amour fou. Ils disent que le pas de l’amour est plus doux que le silence et sa parole plus tranchante que le glaive. Le silence intérieur de ces veilleurs est comme un immense lieu d’asile. Des frères à bout de force y entrent à tâtons, s’y endorment et repartent consolés, sans même garder aucun souvenir du lieu où ils ont déposé un moment leur fardeau.
« Il est beau, dit Dieu, de regarder ces veilleurs qui gravissent la rude montée et qui arpentent l’évangélique route où la fatigue marque. Ils emportent ma parole pour éclairer leur chemin, et ils emportent mon Pain pour apaiser leur faim. Oui, il est beau de regarder ces veilleurs embarqués dans l’arche de leur Abbatiale et qui naviguent à bord de ce refuge et qui défient tous les déluges : Nautoniers appliqués, moines devenus marins et qui rament à pleines mains, rameurs dont j’adoucis la sueur, jusqu’au lever soudain d’une lointaine lueur, quand éclatera là-haut ce cri du guetteur : Ciel ! »
Il est beau, dit encore Dieu, de les regarder tous ces grimpeurs encordés, débordants de miséricorde, et qui s’inquiètent des attardés trop fatigués et qui s’inquiètent des égarés parfois désespérés, car ils s’épaulent l’un l’autre fraternellement et ils s’assistent l’un l’autre audacieusement. Oui, ils s’aiment l’un l’autre mutuellement ces veilleurs au coeur si bouillant en route vers les cimes, qui franchissent les abîmes en dépit de leur peur. Leur brûlante et ardente charité dispense déjà sa douce félicité, car de s’aimer si franchement, et dans une telle foi, c’est déjà pour eux parfois comme un parvis du Paradis.
Ces veilleurs aiment Dieu et leurs frères absolument, en leur consacrant leur propre vie tout au long des temps, du temps pesant. Ils aiment leurs frères en leur consumant leur propre vie, ardemment, à petit feu, à petit feu et sans fumée ; sans fumée apparente, bien trop voyante ; sans flambée crépitante, bien trop bruyante ; sans tapage indiscret mais dans le secret ; oui, au contraire dans le secret, et surtout dans le silence. Ils ont la force du silence. Ils se taisent par vaillante charité, pour ne point ajouter au vacarme de la terre. Silence de la présence qui dit plus qu’un discours. Ils ont le respect du silence et c’est le respect devant une misère qui veut garder son secret mystère ; et c’est le respect devant un coeur muet, muet et comme muré, muré sans un mot parce qu’il n’y a plus de mots. Ils ont la réserve du silence, réserve devant un coeur infortuné qui ne veut point importuner, réserve devant un coeur délicat qui enferme son tracas afin de n’être point trouble-fête quand leurs frères sont en fête.
Leur charité silencieuse parle, parle en son silence, retentit comme un cri. Le cri même de leur amour si dense, le cri même de leur amour immense, et le cri brûlant de ces silencieux ouvre les portes du Royaume à leurs frères. Ainsi les pierres vivantes de l’abbatiales sont déjà le lieu même du glorieux séjour où se concilient tous les amours.
Un temps de grâce nous réunit en ce jour où frère Pierre fête son 75ème anniversaire d’ordination. Oui, il y a 75 ans de cela, la main du Seigneur se posa sur l’épaule de frère Pierre et sans cesse sa main l’a affermi pour qu’il chemine dans la force et la patience ; ce faisant, le Seigneur le façonna à son image. Saison après saison, pendant 75 ans, à ses pieds, le Seigneur le regardait et le gardait. A l’ombre de la voix du Seigneur, il veillait et devenait ce qu’il écoutait. 75 années d’affrontement face à face dans la prière sans répit ; 75 années à désirer le visage du Seigneur dans la tempête, l’ouragan parfois. Le Seigneur lui a donné courage dans la douceur du vent de l’Esprit. Depuis 75 ans, sa nuque tel un roseau tendre et frêle s’est plié au souffle de l’Esprit miséricordieux du Père. Pendant 75 années il a édifié ses frères en rompant sans se lasser le pain des Écritures pour la joie de ses frères. Comment ne pas rendre grâce !
